Le projet

L’Abéïcité, Une ruche artistique

 

 

 

Ce qui se trame, au fond dans l’art et la culture, relève de ce qui fonde les sociétés et communautés humaines. En effet, quel est ce fil qui relie entre elles les générations d’hommes et de femmes depuis la nuit des temps ? Qu’est-ce qui fait qu’on se reconnait humain, appartenant à un monde commun, notre matière tissée avec la matière-monde, laissant çà et là de tous temps, des empreintes du passage et de l’époque, qui se transmettent, ou s’oublient. Qu’on appelle l’art.

Et si l’enjeu aujourd’hui - dans ce monde de l’éclatement, de l’isolement, de la dispersion - de l’art vivant était de faire vivre un élément concret qui recrée ce lien entre les hommes ? Ce ne serait pas un enjeu marchand, de divertissement, d’enseignement ni même d’éducation, non pas un enjeu d’image ou de représentation, mais un enjeu  profond, fondamental, anthropologique, de préservation du vivant.

Alors, nous devons affirmer que l’accès de tous au service public de la culture, est un droit.

Or Corbigny, le Nivernais, le Morvan, est une région rurale, verte par la forêt, bleue par les rivières qui coulent pures (La Cure), considérée comme une « zone blanche », en matière culturelle. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’y passe rien, qu’il n’y a pas d’initiatives, privées ou associatives - par exemple, autour de festivals, mais plutôt qu’il n’y a pas de structures reconnues, labélisées par l’Etat, professionnelles, implantées dans ce territoire. Les transports, l’éloignement ne permettent pas à tous les habitants de cette zone, d’accéder aux lieux labellisés les plus proches (qui sont lointains, de ce fait).

Il y a néanmoins, dans cette « zone blanche », l’Abbaye et la Transverse, tous deux réunis dans le projet culturel L’Abéïcité. Ces lieux peuvent être structurants pour l’ensemble du territoire, dans un périmètre qui pourrait être le nord du Pays Nivernais Morvan, jusque Clamecy.

L’Abéïcité est un outil de création et de transmission, de diffusion, de médiation, de recherche, mais aussi un outil d’animation de la vie locale, d’activation des réseaux et un lieu de vie pour les habitants.

En terme d’aménagement du territoire, ces deux lieux dédiés à la création artistiques, permettent de doter les équipes artistiques d’un outil manquant dans cette partie de la Bourgogne-Franche-Comté, qui garantit la mise en cohérence des politiques publiques de la culture, voire du croisement des politiques de la culture, du social et de l’éducation.

 L’Abéïcité, outil de création,

se distingue par l’accueil de compagnies en résidence d’implantation : c’est une autre manière de soutenir la création, en leur permettant d’avoir des conditions de travail stables et pérennes et de continuer à faire ce qu’elles ont à faire dans une certaine tranquillité. Elles sont prioritaires sur l’utilisation du studio.

Leur présence dans les locaux donne à l’outil de création une coloration spécifique, celle de la transmission. En effet dès que c’est pertinent, les compagnies implantées peuvent accompagner le geste artistique de jeunes compagnies demandeuses et d’autres compagnies qui souhaiteraient avoir un regard extérieur. Sans rendre cette relation obligatoire, elle est sans conteste un atout, un possible, qui n’existe que trop peu ailleurs.

De même, ces rencontres artistiques avec des compagnies de passage peuvent nourrir les compagnies en résidence d’implantation. Il peut naître, de ces rencontres, quand elles sont choisies, ou fortuites, des ouvertures profitables.

L’Abéïcité, outil de diffusion

La diffusion est indissociable de la création. Du point de vue des équipes artistiques, bien sûr, qui ont besoin de montrer les « travaux finis » mais aussi et surtout pour le public et les habitants du territoire, pour qui l’on pourrait considérer que c’est un juste retour « sur investissement ».

Il s’agira donc d’affirmer la place de la diffusion dans cet ensemble. Mais une place particulière, ou disons, à l’image du territoire, de ses ressources, de ses besoins. Celle-ci évoluera donc avec le temps et la capacité à réunir des financements complémentaires : actuellement le petit budget artistique permet de faire vivre le lieu Abbaye une fois par mois.

Il s’agira de proposer des formes légères et transportables partout, qui circuleront sur la (future grande) communauté de communes, et au-delà[1], pour aller à la rencontre de ceux qui ne se déplacent pas. Et de proposer lorsque c’est possible des formes un peu plus « lourdes scéniquement » au studio, voire en coopération avec les lieux du réseau culturel de Bourgogne.

Pour qu’il y ait un cœur à cet ensemble, battant, qui soit un repère facile à retenir pour les habitants et le public, on peut donner un rendez-vous régulier, avec un rythme simple. Ainsi les spectacles en diffusion ou les sorties de résidence peuvent être montrées et rassembler ceux des villages qui auraient suivis les formes légères, dans une notion d’invitation (« je viens chez vous, je vous invite chez moi en retour »)

L’Abéïcité, outil d’éducation artistique et culturelle et de médiation

L’Abéïcité, avec la présence des compagnies en résidence d’implantation, mène depuis dix ans, des ateliers, des rencontres, des actions en milieu scolaire, dans le champ de l’éducation spécialisée, avec des amateurs, soit autour d’un projet artistique précis, soit autour de la formation aux pratiques artistiques, autour des œuvres in situ … il s’agit là de poursuivre ce travail et de l’élargir, de l’amplifier, en articulation avec tous les partenaires existants, du champ social, éducatif, associatif, et autre. Dès que cela est possible, croiser les projets, bâtir, construire ensemble, avec les acteurs, leurs publics, l’Abéïcité partageant sa « richesse » = les œuvres et leurs auteurs, et les partenaires tissant, articulant selon leurs propres enjeux, afin que la rencontre renforce tous les acteurs en présence.

L’Abéïcité, avec ses deux lieux qui sont aussi des outils de transmission

La présence de l’école d’enseignement artistique dans les locaux permet d’imaginer une nouvelle manière de travailler le lien entre l’enseignement artistique et les artistes professionnels. Quelle place a l’artiste dans la transmission ? Cette relation amène-t-elle à modifier les pratiques pédagogiques ? Il s’agit de construire un parcours original et spécifique en coopération entre Réso et l’Abéïcité, afin que les élèves, les enseignants, et les artistes présents dans le lieu, construisent une autre façon d’apprendre ou de transmettre, ensemble, afin de donner une autre perspective aux élèves, et de partager avec eux des objets de travail et de pratiques plus intimes, plus personnels.

La présence des médiathèques permet d’envisager un croisement avec les politiques de lecture publique, autour des auteurs accueillis ou dont les textes seront joués, autour des ouvrages liés à la danse ou aux arts de la rue, autour des conteurs et de leurs répertoires, autour des albums de jeunesse : il y a matière à inventer des projets croisés.

L’Abéïcité, outil de recherche et d’expérimentation

Recréer des espaces de construction et de partage d’une pensée collective est aussi une urgence, une urgence démocratique. Dans ce monde mouvant, dont les ressorts semblent nous échapper, il est important de comprendre l’époque, pour tenter de dégager des pistes de réappropriation. Celle-ci passe par un travail de la pensée. Donner du sens à l’art et à son lien aux êtres humains, à l’histoire, au territoire ne peut se faire qu’à la condition d’y réfléchir, de s’en donner le temps et les moyens. C’est une manière de parier sur l’intelligence collective, et de participer à la constitution d’une majorité éclairée.

Etant donné qu’il existe la Coopérative des savoirs, qu’il existe sur le territoire de nombreuses personnes ayant des connaissances spécifiques dans différents domaines, étant donné le travail qu’a mené Jean Bojko avec ses Universités des bistrots, sera développé un axe «recherche artistique-recherche scientifique», qui prendra la forme d’un cycle de conférences, s’appuyant sur la matière artistique expérimentée dans les lieux de fabrique que sont la Transverse et le Studio de danse.

Un travail à partager avec les artistes, les scientifiques et les habitants. C’est un outil qui peut être mis au service de la fabrique du regard, afin que les publics intéressés entrent dans la matière des processus de fabrication d’un spectacle, que le regard du scientifique scrute cette matière, l’analyse, sous un angle inédit. Etant donné qu’il a existé à l’abbaye à l’initiative de Serge Ambert, des soirées d’improvisation (danse, jazz), des jams, le laboratoire pourrait poursuivre cette expérience : plusieurs artistes peuvent se retrouver au plateau autour d’une recherche formelle, et créer, ensemble, un objet jetable, qui a pour fonction d’ouvrir une réflexion.

La recherche art et numérique pourrait être un axe particulier à développer, mais aussi la question de l’art et du territoire, du sens d’un projet culturel en milieu rural et de ses implications ou différences avec d’autres projets, de l’engagement des artistes dans un rapport direct aux publics, du croisement entre les politiques sociales et les politiques culturelles, de la manière dont les enseignements artistiques peuvent croiser les œuvres et leurs auteurs et comment cette rencontre peut transformer les outils pédagogiques, ou encore l’accueil de forme solo/duo pour des raisons de coûts ou de dimension de plateau peut-elle être autre chose qu’une contrainte …

L’Abéïcité en tant que lieu structurant peut être le berceau où les artistes et les professionnels de la culture, de l’enseignement, du champ social, se retrouvent pour élaborer des outils expérimentaux, ou pour formaliser des processus qui peuvent être ensuite transmis comme « bonnes pratiques » à l’ensemble de la communauté professionnelle.

L’Abéïcité, outil de rencontre et lieu de vie

Le fait qu’il y ait, à l’Abbaye, la salle des fêtes, l’école d’enseignement artistique, l’harmonie, les claquettes, l’accueil d’initiatives associatives ou privées rend le bâtiment plein de vie, de circulation, de mouvement. Le lieu est connu, identifié, utilisé, il fait partie de la vie de tous les jours d’un grand nombre d’habitants. C’est une vraie chance. Il faut inventer maintenant des ponts entre certaines activités. Il faut utiliser cette chance pour donner au lieu une vraie dimension de lieu de vie et de rencontres, en créant un espace « bar-brasserie-restauration », qu’il s’agira d’animer, entre autre à la sortie des spectacles et restitutions. Nous testerons pendant un an puis déciderons de la poursuite ou non de l’expérimentation.

Ainsi chaque vendredi soir, de 17h à 21h, sera ouvert un espace à partager, Le p'tit bar(t), où chacun peut amener une initiative, culturelle ou artistique, à partager avec les personnes présentes. Ainsi, les pratiquants en danse, chanson, musique, arts plastiques, artisanat d’art, film, vidéos, écrits divers, théâtre …, les démonstrations culinaires, les enfants, les jeunes, les adultes, ou les passionnés, d’histoire, de géographie, de nature, de littérature … mais aussi les équipes artistiques, par exemple les artistes étrangers en résidence ailleurs en Bourgogne, les équipes présentes à l’abbaye ou la Transverse, bref, tout le monde pourrait utiliser cet espace, et les habitants profiter de ces temps de rencontres informelles pour se retrouver autour d’un verre.

L’Abéïcité, outil de mise en synergie de la vie locale

Une synergie locale, avec les autres acteurs, en étant force de proposition artistique sur leurs évènements, afin de construire une image de Corbigny comme ‘centre de la vie artistique’ et valoriser cette ressource présente dans tous les moments de la vie du village.

L’Abéïcité, outil de mise en synergie des lieux culturels et réseaux sur le territoire

Il y a une vraie richesse de lieux si l’on raisonne à une échelle élargie de grande région. L’idée est donc de bien connaître les projets des différentes structures pour proposer dès que c’est possible des croisements dans les projets de manière à se renforcer mutuellement. C’est un genre de mutualisation positive.

Cela s’appuiera sur le développement d’un groupe de bénévoles actifs

La présence de bénévoles peut être très dynamisante, à plusieurs titres. Il y a beaucoup de personnes impliquées d’une manière ou d’une autre dans des associations sur ce territoire. Il y a des groupes de fidèles qui suivent les artistes en résidence d’implantation. Il y a les bénévoles à la transverse. Il y a les bénévoles des fêtes musicales. On pourrait fédérer un groupe de personnes qui accompagnerait le projet de l’Abéïcité, au-delà des élus du conseil d’administration, pour le faire vivre au quotidien, autour de ce qu’ils souhaitent, chacun, développer.

 

 

 

 

C’est parce que l’art s’adresse aux sens, à ce qui relie les hommes entre eux au-delà du langage, ce qui relie à l’histoire de l’humanité, parce qu’il exprime ce qui transpire du monde, ce qui est invisible et impalpable, qu’il est l’outil le plus républicain qui existe aujourd’hui : il peut s’adresser à tous, en égalité.

 Il faut construire les outils et les grilles d’analyse d’un monde qu’on ne connaît pas, cela oblige à l’anticipation. Comment anticiper mieux qu’en fai­sant fructifier l’imaginaire ? Qu’en allant chercher dans les endroits détachés du réel ? C’est là la place éminemment stratégique des artistes dans la cité, une place particulière, fragile et donc, essentielle. C’est cette place qu’il faut préserver et protéger. Plus les artistes seront en lien avec ce qui se trame dans l’invisible et l’indicible, plus cet accès à l’imaginaire sera empreint du futur à venir.

 Il faut renouveler les formes, les espaces de rencontre entre les publics et les artistes, c’est une mission de service public qui façonnera l’avenir, en préservant la place de l’art.

 C’est, le plus souvent, lorsque la nécessité créatrice devient impérieuse, lorsqu’elle se loge au plus profond de l’intime, lorsque la recherche semble être, dans les formes qu’elle produit, la plus personnelle et incommunicable, qu’elle touche à l’universel.

 C’est grâce au recul que produit l’œuvre que les êtres humains plongés dans le monde réel, dans le quotidien du faire, posent un regard renouvelé sur eux-mêmes.

 « La réalité et l’imaginaire s’opposent,

non pas comme l’être et le néant mais comme l’être et le devenir »

René Ménil

 

 

Extraits et résumé du projet écrit et présenté par Agnès Houart au comité de pilotage de l’Abéïcité le 20 février 2015

 

[1] Par cercles concentriques – à la mesure des capacités financières - sur un axe Clamecy-Varzy-St Saulge-Lormes-Avallon/nord du pays Nivernais Morvan

[2] Une salle nommée salle d’exposition et aménagée avec des cimaises, sans être un lieu dédié (c’est aussi une salle de réunion polyvalente), il n’y a pas d’éclairages spécifiques, ni d’occultation intégrée.

[3] D’une manière générale il faut « ouvrir » le lieu au maximum : il n’a pas d’ouverture sur la rue, il gardera donc toujours une image « semi-fermée », mais il faut la contrebalancer au maximum par une ouverture des grilles et des portes intérieures.